Interview par André de Châteauvieux – Le blog de l’Art de changer

19 12 2008

Florence Kazandjian

Rencontre avec Florence Kazandjian

Il y a eu beaucoup d’étincelles entre nous, la première fois. Comme une attraction des contraires !
Elle évoquait des contes universels, filait des métaphores ; je parlais de mes sources théoriques, je citais Eluard, Tchouang Tseu…
Comme une dessinatrice de BD, elle croquait des situations complexes au paper board ; j’esquissais des schémas, des modèles avec des flèches, des carrés…
J’ai rencontré Florence lors d’un coaching en groupe de pairs. C’était il y a trois ans, dans une tribu de consultants indépendants.
Nous nous sommes confrontés, frottés à nos différences.
Et puis, j’ai eu envie de découvrir sa planète, ses
« Pense-Bêtes »
: des créations inédites pour retrouver le pouvoir du bon sens dans des situations bloquées.
Nous avons créé des cocktails, co-animé des ateliers pour des consultants, des équipes de direction…

Florence est devenue une amie. Et j’ai découvert le plaisir des moments d’échange « pour rien ».
J’ai beaucoup de plaisir à l’inviter ici, à l’occasion de la création de son site.

A. de C. : « Les Pense-Bêtes » c’est à la fois votre griffe, votre savoir-faire et vos créations : un cocktail de métaphore, d’histoires et d’éclairages théoriques. Des cocktails « au service de la mémoire et de l’action ». Vos clients ont-ils perdu la mémoire ?

Florence Kazandjian : La mémoire en tant que telle, non ; mais ce que j’appelle « le fil d’Ariane de la mémoire », certainement.
Descartes disait « le bon sens est la chose du monde la mieux partagée », et je le crois. Chacun de nous possède une palette de gestes et de comportements justes, une palette construite en grande partie intuitivement, pour pouvoir « habiter le monde » avec nos semblables. Mais la force de l’habitude, la pression du quotidien ou encore l’attitude de l’autre qui peut surprendre ou déstabiliser, font que nous ne retrouvons pas toujours le chemin de ce savoir. Ce qui nous manque alors n’est pas tant la mémoire que le lien qui nous permet de recontacter ces savoirs que nous possédons déjà…
C’est ce lien, cet éclairage que je m’efforce d’offrir à mes clients, avec les Pense-Bêtes.

A. de C. : Vous évoquez ici ce que l’étonnante essayiste, Christiane Singer, partage aussi dans ses livres : « Alors que dans le ventre de ma mère, je savais encore, selon le Talmud, tous les secrets du monde créé, l’Ange de l’Oubli, au moment où je naquis, me frappa sur la bouche et me plongea dans l’amnésie. […] Chacune des multiples rencontres que je fais me permet de reconstituer avec une patience d’archéologue la mosaïque du savoir et de la sagesse innée. » Il y a aussi dans vos créations, dans les contes universels que vous choisissez, de l’ordre de ce patient travail d’archéologue. D’où vous vient ce goût de reconstituer la « mosaïque du savoir », cette envie de tisser le fil d’Ariane de la mémoire ?

Florence Kazandjian : Peut-être de ce qu’enfant, je voulais être égyptologue ? Et qu’au monde des morts et des vieilles pierres, j’ai finalement préféré celui des vivants et de la formidable complexité de l’âme humaine ? J’aime beaucoup cette image de l’Ange qui – à notre naissance – nous laisse une trace sur la bouche : la trace de l’oubli. Il existerait alors un savoir universel, un gisement quasi illimité de tout ce que l’humanité porte en elle depuis son premier jour, et qu’il ne tient qu’à nous de « re »découvrir. « Deviens qui tu es » : le travail de toute une vie !
C’est ce que je tente de faire à ma façon. Avec Les Pense-Bêtes, je ne prétends pas réinventer le fil à couper le beurre (un autre fil !) mais je tente de « dépoussiérer » des comportements qui appartiennent à ce « patrimoine collectif », en puisant notamment dans les contes et la sagesse populaire, source d’inspiration inépuisable !

A. de C. : Vos clients sont dans des secteurs qui concentrent matière grise et expertise : industrie pharmaceutique, banque, télécoms… La voie des contes et de la sagesse populaire semble une gageur dans ces univers ? Les managers, les commerciaux, les ingénieurs ne s’en laissent pas conter ?

Florence Kazandjian : C’était ma crainte lorsque j’ai commencé cette aventure. Que mon approche, basée sur la transmission orale, la métaphore et l’image, ne « parle pas » a priori aux ingénieurs, aux experts, aux esprits plus « cartésiens » peut-être. Mais cette crainte s’avère injustifiée. L’expérience me montre que – à quelques exceptions près tout de même – Les Pense-Bêtes sont un langage que nous connaissons et affectionnons tous.
Tout « expert », quel qu’il soit, est avant tout un être de communication, avec plus ou moins de succès ! Et l’enfant qui demeure en chacun de nous aime qu’on lui raconte des histoires… qui lui parlent de lui et de ses semblables.
« Tuer l’expert » qui a permis d’arriver au poste de manager, de consultant, de commercial… est un sacrifice qui semble risqué, mais qui est fructueux ! Il permet de révéler d’autres talents, ne serait-ce que s’autoriser à ne pas savoir pour partir à la découverte de l’autre…

A. de C. : Je prends la liberté d’une question plus intimiste. Votre mari est scénariste et réalisateur et je devine qu’il parle parfois de vous, dans ses films, dans les histoires que lui aussi raconte. Et vous, comment les Pense-Bêtes parlent-ils parfois de vous, de votre histoire ?

Florence Kazandjian : Ils parlent de nous, de moi, des autres, de ce que je vois, lis, observe, entends. J’accumule ainsi, un peu à la manière d’une fourmi, toutes sortes d’informations, de sensations, d’intuitions.
Je les range bien au chaud dans un coin de ma tête, car elles ne font pas encore nécessairement sens pour moi. Et puis un jour, une anecdote, une parole, une situation, une rencontre m’apporte sans le savoir la pièce qui manquait à mon puzzle : le ballet peut alors commencer, le lien se tisse, un nouveau Pense-Bête est né…

 

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